Elīna Garanča chante les trésors d’inspiration tsigane

Elīna Garanča chante les trésors d’inspiration tsigane

août 20, 2010  |  Entrevues, Enregistrements  |  ,

L’artiste s’entretient avec George Hall

George Hall: Quelle était votre idée première pour cet album?

Elīna Garanča: J’en avais plusieurs. Je voulais en tout cas faire quelque chose sur le thème des tsiganes. Mais j’aime beaucoup aussi la zarzuela et tout ce qui a trait à l’Espagne – le tempérament espagnol, la manière de penser des Espagnols, leur façon de vivre. Tout cela me fascine depuis que j’ai vu le film Carmen avec Julia Migenes et Plácido Domingo. Je devais avoir environ huit ans à l’époque. Avec cet album, je voulais donc, entre autres, rendre un petit hommage à l’Espagne et au tempérament espagnol.

GH: Le rôle de Carmen est sans doute l’incarnation la plus célèbre de l’Espagne dans toute la musique, et vous l’avez beaucoup chanté récemment. Comment concevez-vous son personnage?

EG: Il n’est pas facile à définir, car dans chaque production le metteur en scène le voit différemment. Il faut donc être flexible – qu’il s’agisse plutôt d’érotisme et de violence, de liberté et de désespoir, de destin et de joie de vivre. Pour moi, Carmen est certainement un esprit libre qui vit au jour le jour. En tant que spectateur, on doit éprouver toutes sortes de sentiments pour elle. On doit l’aimer, la détester, la plaindre, rire avec elle, et avoir envie de la prendre dans ses bras comme une enfant pour lui dire: «Tout ira bien demain».

GH: . . . et chacun des solos de Carmen est très différent.

EG: Oui, et la différence a beaucoup à voir avec la production vocale – il faut trouver une sonorité sensuelle, ou brillante, ou très sombre. Dans la «Séguedille», il est crucial d’avoir un Don José avec qui on puisse entrer en interaction, un collègue qui puisse vraiment vous répondre. La sexualité de Carmen est très souvent tributaire de la manière dont les autres réagissent face à elle sur scène.

GH: Peu de gens savent qu’il y a deux versions de la célèbre «Havanaise». Vous les chantez toutes deux sur votre album.

EG: J’adore ce premier air, qui est la version que Bizet a remplacée par la suite – il est absolument ravissant! Je pensais qu’il serait intéressant de pouvoir entendre les deux havanaises, qui sont si différentes. Il serait fascinant, et même un peu choquant, qu’une production propose la première.

GH: Carmen est, bien sûr, l’un des plus grands et sans doute le plus célèbre de tous les opéras. Mais parlons un peu de la zarzuela. En dehors de l’Espagne, on connaît souvent mal cette forme de théâtre musical.

EG: La zarzuela est la forme espagnole de l’opérette. On la sous-estime souvent, mais il est difficile de bien l’interpréter – exactement comme pour l’opérette allemande. Parce que c’est un genre sérieux – quoi que certains puissent en penser. J’y vois une forte influence du flamenco. La zarzuela parle à toutes les nationalités, à tous les publics, quelle que soit la salle où je la chante.

GH: Comment avez-vous découvert la zarzuela?

EG: Eh bien, mon mari est originaire de Gibraltar, alors il a grandi tout près de l’Espagne. Il a attiré mon attention sur ce genre et m’a fait connaître certaines pièces très appréciées.

GH: Avez-vous des œuvres de prédilection dans le répertoire de la -zarzuela?

EG: J’aime beaucoup El barquillero. Il y a une réplique qui dit par exemple: «Comment contrôler la force d’une femme amoureuse?» – c’est la vie, non?

GH: Un autre répertoire à la richesse duquel les compositeurs espagnols ont apporté une contribution inestimable est la mélodie. Les pièces espagnoles de Falla, Montsalvatge et d’autres que vous avez choisies sont très belles. Quelle est le lien particulier que vous avez avec elles?

EG: En tant que fille de musiciens, j’ai entendu à la maison beaucoup de mélodies d’Obradors, de Falla, de Serrano et d’autres compositeurs espagnols, alors vous voyez que je connais ces pièces ravissantes depuis ma plus tendre enfance! Je suis particulièrement reconnaissante à José María Gallardo del Rey d’avoir accepté de les enregistrer avec moi. J’aime beaucoup le flamenco, et je vais souvent dans ces petites tavernes où l’on en joue. Pour moi, la guitare donne plus de caractère à ces mélodies de Falla.

GH: Quittons un moment l’Espagne . . . mais en restant avec le thème des tsiganes: on dirait que vous aimez vraiment chanter la chanson et la csárdás de Zigeunerliebe de Lehár!

EG: Bien sûr! Certes, comme j’ai vécu six ans en Autriche, je me permets de dire que je connais un peu l’opérette allemande. C’est simplement une grande pièce, de celles qui font se lever le public quand on la chante à la fin d’un récital. Là encore, ce n’est pas facile à chanter; mais, venant d’un pays de l’ex-Union soviétique, je crois que je peux en faire ressortir le caractère mélancolique. J’espère aussi que je possède les bonnes couleurs.

GH: Passons de la vision de la musique tsigane d’un compositeur austro-hongrois à celle d’un Irlandais: j’ai été ravi de voir que vous avez choisi le célèbre air d’Arline dans Bohemian Girl de Balfe!

EG: C’est une si jolie mélodie! Pour moi, c’est l’une de ces pièces qu’on écoute le soir chez-soi, aux chandelles, avec un verre de bon vin. En la chantant, j’essaie d’imaginer ce que cette jeune fille enlevée par des -bohémiens pouvait ressentir en se rappelant son enfance dans un château aux dalles de marbre!

GH: Le numéro de la Vieille Dame dans Candide de Bernstein ne saurait être plus différent.

EG: Je ne suis peut-être pas assez âgée pour dire cela, mais il n’y a pas d’âge pour s’amuser! Et comme je voulais chanter la comédie musicale avant de décider de devenir cantatrice d’opéra, j’aime beaucoup interpréter ce répertoire . . .

GH: Et, bien sûr, c’est un tango!

EG: Oui, c’est vrai. Je crois que les tsiganes ignorent toujours les frontières, et j’espère qu’on se rendra compte que c’est également vrai pour les compositeurs et les chanteurs. Je suis profondément convaincue que l’on n’est pas obligé d’avoir grandi dans un certain pays ou avec un certain répertoire musical pour avoir le tempérament et l’intelligence qui permettent de rendre justice à ce genre de musique.

7/2010


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